Agata Tuszynska – Affaires personnelles

On connait peu la Pologne d’après-guerre, sous la domination stalinienne. Ni évidemment comment la cohabitation entre polonais « pur-jus » et polonais juifs se passait, comment vivaient ensemble et se côtoyaient polonais pour l’essentiel catholiques et polonais d’origine juive, rescapés de la Shoah. C’est tout le mérite d’Agata Tuszynska de nous faire revivre ces années d’après-guerre.

Le prétexte de cet ouvrage est Mars : mars 1969 où le pouvoir stalinien, sous la houlette de Gomulka, fait tout pour chasser les derniers juifs vivant encore en Pologne, expurger le pays de cette minorité. Certains ont même craint de nouveaux pogroms… « il fallait faire une liste des objets et des
livres qu’on voulait emporter. J’ai décidé de détruire mes lettres, cartes postales, calendriers, journaux intimes. Tout est parti en fumée. »

C’est un livre très déroutant dans sa construction : une sorte de collages de témoignages d’une dizaine de personnages. J’avoue qu’il m’a fallu un peu de temps pour comprendre que ce n’était pas un roman historique narratif. Et à m’habituer à tous ces noms polonais compliqués pour un lecteur français !

Mais il faut se laisser bercer par cette suite de confessions, témoignages, souvenirs et parfois coups de gueule. Il faut aussi manifester de l’empathie vis-à-vis de ces juifs polonais, souvent communistes de conviction. Ils étaient partagés par différentes cultures et idéologies, même s’ils n’adhéraient pas à toutes. D’où une existence ambigüe, déséquilibrée socialement et psychologiquement… C’était souvent difficile à vivre, nous le sentons à chaque page. Deux camarades de classe primaire « Et toi, tu es juive? » L’autre ne sait que répondre, elle ne sait pas ce que c’est que d’être juive. Nous suivons tous les témoins de ce livre, de leur jeunesse à l’âge adulte : difficiles adolescences ! Avec l’ombre des proches disparus dans les camps nazis ou les ghettos. « Nous étions des enfants sans grands-parents, sans famille éloignée ». Cet épisode de mars 1969 est complètement ignoré en Europe occidentale.

Merci à Agata Tuszynska de nous le raconter avec ce recueil de témoignages. Et le lecteur est heureux de voir que beaucoup de témoins cités dans ce livre ont refait leurs vies ailleurs, chassés, exilés de force : Canada, USA, France, Danemark, Suède… Et pour certains, peu nombreux, Israël.

Note de l’éditeur : « Né à Varsovie, Agata Tuszynska est l’une écrivaines polonaises les plus reconnues, notamment pour ses biographies et ses reportages très personnels. De livre en livre, elle dévoile une image de la présence juive dans la Pologne d’après-guerre et de ses fantômes »

Agata Tuszynska – Affaires personnelles
Traduit du polonais par Isabelle Jannès- Kalinowski.
Editions de l’Antilope, 384 pages, à paraître le 02/04/2020. 23,50€.