Mia Couto – Les sables de l’empereur

Mia Couto, Les Sables de l’empereur.
(Ed. Métailié, 2020. 665 p.,
Traduites du portugais (Mozambique) par Elisabeth Monteiro-Rodrigues. 25€.)

En trois romans regroupés ici en un seul volume, Mia Couto, écrivain du Mozambique, nous conte l’histoire de la colonisation de ce pays par le Portugal à la fin du XIXème siècle.

C’est un livre touffu, pas toujours facile, mais empli de bonheurs et de poésie pour le lecteur. Un livre aussi empli de violences et de malheurs : violences entre ethnies africaines et portugais, malheurs des individus…

D’une richesse infinie dans le langage (les fables, les légendes, les aphorismes… sont un bonheur). Richesse aussi dans les personnages : parmi eux l’empereur africain Ngungunyane et le héros « pacificateur » du Mozambique, Mounziho de Albuquerque. Mais surtout il y a la femme : Imani, 15 ans, noire, mais éduquée en portugais dont nous suivons le destin jusqu’au bout, partagée entre deux cultures, dont le destin sera d’être traductrice et espionne. Il y a aussi Germano, l’amour de sa vie, un sergent de l’armée portugaise exilé au fin fond du pays parce que républicain.

La diversité de ce grand pays nous est relatée de manière magistrale par Mia Couto : ses cultures, ses croyances, ses coutumes : on ressent un plaisir immense à découvrir leur rapport au monde, à la nature, à la vie et à la mort. C’est aussi un grand livre sur la rencontre entre les blancs européens et les « cafres » , les noirs africains…. Racismes réciproques !

Alternant lettres officielles et récits d’Imani, nous voyageons dans cette confrontaion des cultures, dans ce pays en guerre.

Tout au long de ces 600 pages, je me suis demandé si la belle Imani reverrait son Germano : une histoire d’amour difficile…

Mia Couto est aussi l’auteur, toujours remarquable, du Fil des missangas, de la Pluie ébahie, de Tombe, tombe au fond de l’eau….

Je ne résiste pas au plaisir de vous proposer un extrait (p. 154) :

  « — Explique comment on fait ?

    — Comment on fait quoi ?           

   — Comment est-ce qu’on arrive à lire ? J’aimerais tellement savoir…

  — Cà prend du temps pour apprendre, Rosi.

  — J’ai vu comment tu fais. Tu passes le doigt sur les lignes et tu remues les lèvres. J’ai déjà fait la même chose et je n’entends rien. Explique-moi quel est le secret. J’apprends vite.

Mon père leva les yeux au ciel et promena ses mains sur les feuilles qui gisaient dans la poussière

  — Pour lire ces papiers, Rosi, il faut rester immobile. Complètement immobile, les yeux, le corps, l’âme. Tu restes comme çà un temps, comme un chasseur en embuscade.

 Si elle restait un temps immobile, il se produirait l’inverse de ce qu’elle attendait : ce seraient les lettres qui se mettraient à la regarder. Et elles lui murmureraient en secret des histoires. Tout cela ressemble à des dessins, mais à l’intérieur des lettres il y a des voix. Chaque page est une boîte infinie de voix. Quand nous lisons, nous ne sommes pas l’oeil ; nous sommes l’oreille. Et ce fut ainsi que parla Katini Nsambe.

Rosi s’agenouilla devant les papiers et se tint coite, dans l’attente que les lettres lui parlent. »