Fou !
Fou !
Christopher Moore
A la librairie il arrive souvent qu’une personne nous recommande un livre. C’est toujours un agréable moment d’échanges. « Vous ne connaissez pas ? » – « C’est su-per ! » – « C’est très bien écrit, ça m’a beaucoup touché.e », « C’est une autrice formidable, ça a changé ma vie! » – « Vous devez absolument l’avoir, vous devriez le lire. » Pour autant, on peut être sceptique quand on nous promet un chef d’oeuvre, on se dit bon, tout de même, on le saurait : une pointe d’orgueil professionnel me fait douter. Mais souvent je joue le jeu, je commande le livre pour moi, je le parcours. Parfois ça ne marche pas, et parfois ça marche, comme pour Fou !
Fou ! est un grand livre dont l’existence m’avait complètement échappée, et c’est une bonne nouvelle, que de se dire qu’il y a encore tant et tant de merveilleux textes à découvrir. Mais bref, venons en à Fou !, publié en1987…
Fou est le titre, et c’est le nom et la fonction du personnage principal, fou du roi de son état, qui répond aussi au sobriquet de Pochette, surnom qui lui sert de prénom. A ce titre, il a tous les droits, et en profite -follement- en se permettant tous les outrages. Tout au long du roman, on reste ébloui par la fulgurance de ses propos, traduisant la grande intelligence humaine et politique du personnage. L’ironie règne, les dialogues sont ciselés, les échanges mordants. Derrière le masque de l’agitateur désabusé, l’auteur dévoile un homme profond, et blessé plus qu’il n’est aigri ou cynique. Rôdé aux complots de la cour, le fou amplifie les intrigues, attise les animosités, renforce les complicités sans que jamais on ne puisse trouver exagérée ou abjecte son action. Car le fou est bon, pour preuve s’il en est le dévouement sincère et désintéressé avec lequel il s’occupe de son ami Bave, force de la nature, handicapé mentale, et queutard invétéré. Sur ce plan là, le fou n’est d’ailleurs pas en reste, et le texte ne saura être goûté par ceux ou celles que San Antonio ou Reiser rebutent. Le propos est volontiers (en permanence) vulgaire, les personnages lubriques par nature. Ni érotisme, ni pornographie, le sexe y est brut, comme les autres aspects de la vie. C’est d’ailleurs souvent par ce biais que le roman est présenté, et c’est dommage, car très réducteur. Pochette est aussi un grand et beau personnage tragique et romanestque.
Il y a peu de temps l’autrice américaine Barbara Kingsolver a fait mes délices avec le roman Demon Copperhead, fabuleuse et réussie variante contemporaine de David Copperfield, de Dickens. Fou !, ce n’est rien de moins que la réussie adaptation du Roi Lear, de Shakespeare, et notre fou est le fou du roi Lear. Pour autant, et j’avoue que cela fut mon cas, on peut tout à fait lire Fou ! Sans avoir lu la pièce de Shakespeare. On s’immerge avec délices dans ce conte médiéval grivois, merveilleusement traduit en français par Anne-Sylvie Homassel.
et j’ai hâte de mettre sur ma pile à lire un autre texte de l’auteur, polar au titre aguicheur de Le lézard lubrique de Melancholy love, publié en poche chez folio. Si les noms de Bukowsky et Fante vous évoquent de bons moments, allez-y les yeux fermés. Façon de parler, pour lire ce n’est pas pratique.
Ed. L’oeil d’or, 1987 – 20€