L’invention de la mer

L’invention de la mer

Laure Limongi

Voici un ouvrage aussi bizarre que beau. La narratrice nous parle depuis l’an 2123. Elle s’appelle Violeta Benedetti-Ogundipe, et est une sorte de critique littéraire. Elle s’adresse à nous, humain,es du 21e, en nous expliquant comment elle fait pour nous parler depuis le futur, davantage d’un point de vue du langage que d’un point de vue technique d’ailleurs. Violeta nous explique aussi ce qui s’est passé entre son temps et le nôtre, à savoir la métamorphose du monde, dont l’hybridation de la race humain avec des êtres sous marins, condition sinequanone de la survivance de l’humain. Violeta est elle-même mi humaine, mi-poulpe. L’humain n’a pu survivre aux cataclysmes qu’il a engendrés qu’en se mélangeant à d’autres espèces vivantes. Point de morale toutefois, nous ne sommes pas là pour ergoter sur la catastrophe écologique, mais pour parler littérature, car c’est là le but de Violeta, nous faire partager une émotion littéraire forte, telle une Marie Richeux sur France culture ou un Augustin Trappenard.

Elle a donc choisi de nous présenter des auteurices de son époque, qu’elle traduit et commente pour nous. Tout d’abord, Gina de Galène, femme-cachalot, entreprend le récit de l’histoire de son peuple. Et nous, de plonger avec elle comme dans une fabuleuse histoire de relations de familles, de lignée, d’héritage. Récit de souffrance aussi, qui évoque depuis le légendaire Moby Dick la façon dont les humains (appelés fâcheux dans la langue de Gina) ont, sans relâche, poursuivi et brutalisé les cétacés. Après cette longue immersion dans le texte de Gina, Violeta brosse la biographie d’un autre auteur phare de son temps : Ménippe Zahlé, mi-humain, mi-crabe. Ménippe a eu un début d’existence compliqué, a connu une vie miséreuse, s’est fait délinquant, avant de trouver son salut dans la pratique de la poésie. La poésie, telle que la pratique Ménippe et les poètes et poétesses, est un sport de combat au sens propre, avec affrontement public sur une arène, dans une ambiance et une esthétique à mi-chemin entre les battle de slam et les combats de catch. L’aventure se finit par des textes de Ménippe, poésie olfactive pas toujours évidente à appréhender, mais quand on en est là, c’est qu’on a suivi Laure Limongi assez loin pour y goûter.

Trois chimères donc s’adressent à nous depuis le futur, dans un agencement malin de la part de Laure Limongi, laquelle nous offre en outre le résultat de ses recherches en biologie sous-marine pour l’élaboration de ce livre

Attention, voici un livre qui ne s’adresse pas à toutes et tous, certaines et certains ont pu s’y noyer. Quant à moi, je me suis régalée de cette promenade futuriste, avec une lecture pimentée par le fait que dans le même temps, je lisais le dernier essai de Corinne Morel Darleux publié chez Libertalia, Du fond des océans les montagnes sont plus grandes. Et c’est donc Corinne Morel Darleux que je me permets de citer, avec son autorisation, pour finir de présenter ce livre, qu’elle a lu, après avoir redouté le côté expérimental : « Donner à lire une langue hybride et des poèmes olfactifs composés par des chimères, animaux humains marins mutés, dans un avenir effondré, c’était franchement risqué. Et pourtant : non seulement avec Laura Limongi nous avons bloqué sur toute une série de fantaisies communes, des cétacés à la tectonique ou l’altitude comparée des sommets, pour n’en citer que quelques unes, mais surtout je m’étais totalement plantée dans mes a priori. J’ai été embarquée par al fluidité du texte, par l’attachement qui y naît, je ne pensais pas qu’un roman futuriste qui cherche à mêler écologie et linguistique -sémiologie- puisse être aussi réussi. C’est ingénieux, émouvant, pas béta, drôle souvent. Et oui, si des fragrances gourmandes et lactées de noix de coco, de safran et d’oeillet caressent un jour mes sens en bord de mer, nul doute que je rêverai de Sally au pied léger, semant les fâcheux avec grâce. »

 

Ed. Le Tripode, 2025 – 20€