Tuer le vieux
Tuer le vieux
Daria Marx
Daria Marx est l’autrice de plusieurs livres, dont « 10 questions sur la grossophobie » aux éditions Libertalia, un ouvrage qui revient sur les origines de la discrimination des personnes grosses, les mouvements de lutte qui la combattent, l’illusion de la révolution body positive et les grandes figures de l’anti-grossophobie. Avec Tuer le vieux, l’autrice propose une fiction autour de l’amnésie traumatique d’une victime, inspirée de sa propre expérience.
Dans ce premier roman, on suit un personnage féminin qu’on ne nommera jamais. L’histoire démarre lorsque la protagoniste s’apprête à porter plainte contre « le vieux », ce grand-père qui l’a violée durant toute son enfance. Alors qu’elle est en route pour la gendarmerie, elle reçoit le message qui va tout changer : son rendez-vous est annulé, faute d’effectifs. C’est à ce moment précis que l’histoire prend une tout autre tournure, car elle est fatiguée d’attendre, épuisée d’avoir à se taire. Une idée s’impose à elle et va rythmer cette histoire jusqu’à la fin : tuer le vieux, là, tout de suite ! C’est une nécessité. Alors que tout semble lui échapper, cela apparaît comme LA chose à faire. Dans la précipitation, elle va empoigner son chien et partir pour la gare. Direction le Pays Basque, dans cette petite ville où, chaque été, ses parents l’envoyaient rejoindre le vieux sans savoir (sans vouloir savoir) ce qu’il lui faisait subir. Le récit s’accélère, porté par les battements de cœur de notre protagoniste qui s’intensifient au fil du voyage. Le lecteur est comme projeté dans cette sorte d’épopée entrecoupée de flashbacks de ses étés dans le Sud. Des séjours sans joie, toujours très codifiés par le vieux, où tout est presque chronométré.
Voici un roman plus que nécessaire pour lever le voile sur l’indicible, car Daria Marx le dit elle-même : « S’occuper de l’inceste, c’est voir l’humanité dans les yeux. » C’est une autofiction qui se lit comme on se prendrait une claque. L’autrice ne cherche pas à nous étourdir avec de jolies phrases ; tout y est cru, à l’image de ce qu’elle nous raconte. Une colère froide et un violent besoin de justice s’emparent de l’héroïne ; comme habitée par sa mission, elle nous emmène avec elle.
« C’est comme si j’avais encore 8 ans dans les yeux des gens, comme si être victime et l’assumer me forçait à l’immobilisme, me condamnait au rôle de statue commémorative, on l’admire de loin les premières années, et puis les chiens pissent dessus sans que ça dérange, c’était il y a longtemps tout ça. Mon corps comme un monument aux morts d’une petite ville de province, sommé de se faire beau pour les grandes occasions, pour témoigner, pour porter la cause, mais globalement oublié, envahi par la mousse, mausolée. Je refuse la tombe, pour moi, pour la petite fille, pour toutes les autres. »
Editions Flammarion, 2026 – 18€